vendredi 10 septembre 2010

L'Exil

En rangeant mon ordinateur, je suis tombée sur ce texte que j'ai écrit suite à une lecture et quelques soirées de projection de mon film sur mon pays natal: 

Je viens de lire « Le style »[1]. François Caillat évoque le lien entre l’auteur et la communauté culturelle et son histoire à laquelle il appartient. « …l’auteur fait corps avec un groupe dont il tire son identité et qui le reconnaît parmi les siens… » C’est terrible cette coupe en noir et blanc. Dedans ou dehors - par naissance. Si on ne fait pas partie du groupe, manque d’identité, on ne peut pas se prononcer.
Quelque part l’exile, c’est un constant renvoi à sa propre exclusion. Présente, mais pas partie prenante. ‘Pays d’adoption’, cela ne veut rien dire. A un moment donné, on assimile tellement ce statut du ‘je n’en fais pas partie’, qu’on hésite systématiquement à se prononcer – c’est comme s’il y avait un dernier rempart d’éternel doute (ai-je vraiment bien compris ? compréhension non seulement linguistique mais aussi d’un point de vue culturelle, de mentalité). Le mouvement du retour vers le pays d’origine est pour moi un mouvement nostalgique. Au début, non, il est tout leger, on vit avec l’illusion de pouvoir retourner vivre là-bas à tout moment. Plus tard, cela se complique. Nostalgie d’un temps où l’on s’est senti partie prenante d’un collectif. D’où l’acharnement à vouloir retourner. A se questionner – quelle est mon appartenance ? Nostalgie malheureuse car avec les années, il faut se rendre à l’évidence que c’est un leurre. Le temps fait qu’on s’éloigne. On ne fait plus parti de rien. Sauf d’une espèce de « citoyen international », pour ne pas dire déraciné. Au début, une sensation assez enivrante, plus tard une consolation assez maigre. On se sent bien seul alors. En isolement. Il apparaît une solution : partir vivre dans un troisième pays. Essayer d’apprivoiser une autre culture. Comme cela, il me manquerait mon premier et mon deuxième pays. Peut être la bonne solution ?

L’exile est fait de plein d’illusions. Pendant des années, j’ai vécu sans des vrais meubles. C’était une façon pour me dire que le retour était possible à tout moment (je me disais : si cela ne te plaît plus en France, tu n’as qu’à remplir la voiture et partir). Jusqu’au jour, où j’ai rempli la voiture pour partir quatre mois dans une autre région. L’appartement était toujours aussi plein. J’ai commencé alors à m’installer vraiment. C’était 6 ans après mon arrivée ici…

La langue. Bon indicateur du niveau de l’exile. Pendant longtemps, je me disais, « ah, qu’est-ce que ce serait facile d’écrire mes textes en allemand. » Jusqu’au jour où il fallait adapter le scénario d’un film dans ma langue maternelle. Expérience de torture. Difficile quand on sent que la langue maternelle vous échappe. Je constate que j’ai plus de facilité de concevoir mes films en français (même si j’ai toujours besoin de quelqu’un pour me relire, pour corriger l’orthographe, le syntaxe). J’ai envie de comparer mon utilisation du français à un aveugle qui conduit une voiture. J’ai un lien qui n’est pas vraiment cérébral, c’est-à-dire j’utilise certains mots en français parce que leur son me donne une certaine sensation, une intuition – souvent cela « colle » avec sa signification, mais parfois je dois constater que j’ai un emploi très personnel de ce véhicule. D’où aussi une impression d’insécurité et de manque d’acuité.

J’avais dit l’autre soir que, pendant des longues années, je ne voulais pas « d’enfant français ». Qu’est-ce que cela veut dire ? Je connais quelques franco-allemands de mon âge. Tous ceux qui ont grandi en France ne parlent que mal l’allemand. Ceux qui ont grandi en Allemagne par contre excèllent par leur Français sans accent. Pourquoi ? Est-ce que la culture française fait plus « le rouleau compresseur » pour assimiler ses citoyens ? Ou, autre conclusion, est-ce que la France est plus séduisante ? N’est-il pas mieux d’appartenir à ce collectif-là, au lieu qu’à l’autre, plus sombre, plus difficile… ? Des questions bien théoriques qui trouvent des réponses très terre à terre dans un quotidien. Différences du système scolaire (l’enfant est pris en charge beaucoup plus tôt en collectivité en France et pour des durées quotidiennes beaucoup plus importantes…). Mais pour moi le grand regret ce serait de devoir constater que je sois séparée par cela de mon enfant. Moi allemande, lui français. Les références en termes de souvenirs entre parents et enfants ne sont jamais exactement les mêmes, mais pourtant, il y a un certain partage et je trouverais regrettable de ne pas pouvoir l’avoir avec mon enfant.

Le film « Promenades entre chien et loup » ne montre pas l’Allemagne telle qu’elle est aujourd’hui. C’est un mélange de mes souvenirs de sensations d’enfance et de quelque chose que j’ai cherché « à fixer » avant que je ne le perde complètement. Peut être le lien avec mon pays a relaché encore plus depuis que ce film existe. J’ai donné à voir d’où je viens et je suis touchée par le public français qui a accueilli le film non seulement avec bienveillance mais avec un certain enthousiasme. Comme s’ils étaient ravis de la découverte de cette image et de cet imaginaire d’outre Rhin. . Pour moi, cette plongée vers mes sources m’a enlevé la peur d’avoir un enfant ici…




[1] LE STYLE dans le cinéma documentaire, édité par ADDOC, collection cinéma documentaire, et l’Harmattan. ISBN 978-2-296-02659-9

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